Etape 58: Phnom Penh (par Julien)

A peine arrivés à Kampot, nous sommes contactés par Caro, notre génialissime hôte de La Paz. Elle a déménagé cet été à Phnom Penh et elle se propose de nous accueillir encore ! C’est un immense honneur pour nous d’être à nouveau ses invités. On quitte précipitamment la côte, qu’on a adoré longer pendant quasiment 2 mois, pour aller passer le week-end à la capitale en sa compagnie.

Sur la route, on croise des milliers d’écoliers en jupe et en culotte courte noire avec des jolies petites chemises blanches. Ils nous saluent avec des beaux sourires. Parfois, des enfants à peine plus âgés que Gabin pédalent sur un vélo trop grand, avec le petit frère sur le porte-bagage. On se demande toujours quels sont les horaires de l’école, on en croise toute la journée et dans tous les sens !

Nous avons l’impression de traverser un village sans fin avec partout des petites maisons haut perchées, de bois, de tôle et parfois de tuiles. Le long de la route, des lotus fleurissent dans des petits bassins. On peut retrouver leur fruit conique sur les marchés.

En arrière-plan, toujours ces plaines et ces rizières infinies où se mélangent toutes les nuances de vert. Jusqu’à 15 kilomètres du cœur de Phnom Penh, nous sommes en rase campagne. Et puis, la circulation se densifie encore et encore. Quand il faut s’insérer ou traverser la route, c’est impressionnant, mais une fois lancés, on se sent en relative sécurité (malgré cet homme en scooter qui manque de m’emmener avec l’étagère qu’il transportait à l’arrière). Alors que nous regardons la carte, 2 femmes viennent se battre à coup de pierre au bout de notre vélo. Zoé, un peu choquée, n’arrête pas de poser des questions par rapport à cette scène très violente. Incroyable dans ce pays où l’on ressent les gens si calmes !

Le soir, nous sommes heureux de retrouver Caro dans sa petite maison khmer. Nous discutons dans son salon jusque tard le soir avec un bon vin. Que c’est bien les petites soirées à la française ! Le lendemain, nous allons écouter un conteur à l’institut français. Nous passons une partie de l’après-midi à la bibliothèque. Les enfants sont en manque de livres (et nous aussi) ! Après quoi, Julie et Caro se sont enchaîné un massage hilarant (type Jugnot dans Les Bronzés) et une méditation éclair dans un temple bouddhiste.

Caro nous a déniché une petite nounou et nous fait le beau cadeau de notre première sortie nocturne depuis le début du voyage. Son quartier, Sangkat Chak, avait la mauvaise réputation d’être un repaire de drogués. Aujourd’hui, on s’y sent complètement en sécurité, mais il garde un sacré côté décalé. Nous marchons dans une petite ruelle typique cambodgienne : un groupe de femmes a envahi un salon de coiffure pour jouer au loto par terre, des petites boutiques, des enfants magnifiques qui jouent pieds nus … Des scènes de vie qu’on ne se lasse pas d’observer. Ça fait plaisir tous ces humains qui communiquent et qui interagissent. Sur les terrasses des hôtels, un autre monde : le nôtre :- ). Des voyageurs occidentaux, dans leur bulle, concentrés sur leur téléphone.

Dans son quartier, il y a régulièrement des manifestations (projections de film sur une façade de maison, concerts…). C’est marrant de voir tous ces gens si différents au pied d’une scène où des groupes de Lady Boys se déchaînent. La mamie Khmer devant les enceintes d’un DJ qui envoie du gros son électro, c’est assez étonnant !

Nous terminons très tard en discutant avec Arnaud, un jeune avocat chargé de la défense de Khieu Samphan, le chef d’état pendant le régime Khmer rouge de 1975 à 1979. Il nous éclaire sur ces années noires. Passionnant et terrifiant ! C’était hier ! Caro nous fait remarquer que les gens ne se saluent plus depuis cette époque. Comment les Cambodgiens ont pu s’autodétruire de la sorte ? Un quart de la population est morte en quatre ans. Comment reconstruire le vivre ensemble alors que les bourreaux n’ont pas été jugés ?

Le lendemain, nous avons envie d’en apprendre un peu plus sur cette sombre Histoire, nous allons visiter le centre de détention S 21 en plein centre-ville pendant que Caro garde les enfants. Autrefois un lycée, aujourd’hui un musée de la mémoire. C’est très bien fait et très pédagogique.

En rapide, les évènements qui se sont enchaînés pour arriver à l’horreur :

- 100 ans de colonisation française

- Une colonie laissée un peu à l’abandon et sous-administrée. On installe des Vietnamiens pour gérer le pays.

- Le roi Sihanouk est opposé au Américains pendant la guerre du Vietnam. En 1970, il part se faire soigner en France. Son premier ministre, pro-américain, en profite pour faire un coup d’état et autorise le bombardement des forêts cambodgiennes, où se cachent des Viet congs.

- Résultat : 500 000 morts civils et de grands mouvements de population. La population de Phnom Penh est multipliée par 2, les récoltes sont divisées par 4 car les gens ont fui les campagnes.

- Le roi Sihanouk rentre, prend le maquis et s’allie avec ses anciens ennemis, les Khmers rouges de Pol Pot. Auparavant insignifiant, ce parti explose.

- En 1975, les Khmers rouges prennent Phnom Penh en une journée, les gens sont contents. Aussitôt arrivés, ils leur disent que les Américains vont bombarder la capitale et qu’il faut fuir. Ils font évacuer 2 millions d’habitants en une journée !

- Commence alors la dérive idéologique : le Kampuchéa démocratique. C’est l’Angkar (l’organisation) qui s’occupe de tout et « l’Angkar ne peut pas se tromper ».

- On décrète l’année 0. On veut la création d’un homme nouveau. On oblige le retour à la terre, on évacue toutes les autres villes. La monnaie est abolie. La propriété est abolie. La famille est abolie ! L’éducation est prise en charge par l’Angkar, qui encourage les enfants à dénoncer leurs parents. Les grands monuments symboles de l’occident sont détruits (les hôpitaux, la cathédrale, la banque centrale…).

- Comme tous les régimes idéologiques et autoritaires, les Khmers rouges ont commencé à devenir paranoïaques et se sont lancés dans l’extermination des ennemis du Kampuchéa démocratique, une sorte de génocide version lutte des classes. Les médecins, les professeurs, les intellectuels ont été assassinés à coup de barre de fer. On tue également ceux qui parlaient une autre langue ou même ceux qui portaient des lunettes ! Les enfants, coupables par filiation, sont tués aussi, pour ne laisser aucun ennemi du Kampuchéa en liberté.

- La folie collective est en route, tous les « ennemis » passent dans des centres de détention comme S21. La torture fait partie du protocole, tous les détenus finissent par dénoncer une cinquantaine de personnes. Dès qu’ils ont dénoncé assez de gens, le chef autorise la mise à mort. Imaginez l’absurdité sordide, sur les 18 000 morts recensés à S21, 70% étaient des Khmers Rouges !

Depuis que nous avons pris conscience du niveau d’horreur de cette parenthèse de 4 ans, nous ne pouvons nous empêcher d’y penser quand nous voyons un adulte de plus de 40 ans.

Pour ceux qui souhaitent un peu creuser cette période, nous vous conseillons la BD    « L’année du lièvre » de Tian, les documentaires de Rithy Panh et les peintures de Vann Nath.

Pour changer de sujet et nous remettre la pêche, Caro nous a prêté un livre excellent sur Daesh ! « Le piège Daesh » de Pierre-Jean Luizard, plutôt accessible, qui permet de comprendre un peu mieux comment est apparue cette organisation en prenant un peu de recul historique (étonnant les similitudes avec la prise de pouvoir des Khmers Rouges !).

Nous avons terminé notre séjour sur des thèmes un peu plus légers autour d’une bonne bouffe d’au revoir avec Caro et Céline, sa colocataire.

Merci beaucoup Caro !

Direction les temples d'Angkor.

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